08 septembre 2026
L’éclipse
Par Francis Basset
Je n’ai pas regardé l’éclipse. Je m’en moque.
Comme le passage de la comète de Halley en 86 ne m’a pas empêché de vaquer normalement à mes occupations.
J’ai de l’indifférence pour les grands événements. Je sais, ce n’est pas bien de ne pas être sur le pont pour assister aux phénomènes naturels, mais je ne me sens pas concerné.
Ça doit être à cause de ce battage autour du soleil qui a rendez-vous avec la lune, mais la lune n’est pas là et le soleil l’attend, comme chantait Charles Trenet. Et aussi à cause de mon côté loup solitaire acariâtre, revenu de beaucoup de choses « événementielles ».
À voir absolument ?
À partir du moment où ça exalte le plus grand nombre, je ne m’intéresse pas. Je fuis même.
Comme disait Oscar Wilde :
J’ai ce raisonnement, mais inversé : je me sens en tort de penser comme tout le monde. Je me sens mouton, répertorié, tracé, obéissant à la dictature de l’émotion et du « À voir absolument » des affiches qui vantent un film ou une pièce de théâtre.
S’opère alors en moi un effet action-réaction. Avec une grande méfiance à l’appui.
Comme envers ceux qui se bombardent artistes. C’est l’extérieur qui peut en juger ainsi.
Quelqu’un de généreux ne se vante pas d’être généreux et quelqu’un de drôle ne se vante pas d’avoir beaucoup d’humour. Il n’en fait pas un statut. Un métier peut-être, parce qu’il a senti qu’il y avait quelque chose à faire avec cette « politesse du désespoir ».
Une araignée vaut bien une éclipse
Mon détachement quant à cette éclipse n’est pas de l’orgueil ou une psychiatrie quelconque, c’est que ça ne me touche pas.
L’événement de la lune qui cache le soleil, c’est merveilleux, mais une araignée qui tisse sa toile ou une maman hérisson qui traverse un jardin avec ses petits en file indienne aussi.
C’est le diktat qui m’a dissuadé d’aller acheter des lunettes qui se retrouvent à la poubelle le quart d’heure suivant :
VOUS NE REVERREZ PAS ÇA DE SITÔT.
Je n’aime pas qu’on me dise pourquoi je vais vibrer ou me réjouir et à quelle heure.
J’aime décider de mon plaisir et de mes vibrations.
Donc j’ai zappé la lune qui cache le soleil.
Une cachotterie cosmique
Comme l’arbre qui cache la forêt, comme le président de la Cour des comptes qui cache ses revenus réels ou Miss Univers qui cache sa césarienne sur la plage de Malibu.
Que la lune cache le soleil, tant mieux pour ceux que ça ébahit, je ne condamne personne.
Faut dire aussi qu’on nous cache tellement de choses — à moi et mes compagnons d’ici-bas — qu’aller assister à une cachotterie cosmique avec des lunettes spéciales, c’est de la gourmandise.
En revanche — parce que ce serait une revanche — si demain on m’annonce une éclipse définitive de tous ceux qui nous méprisent copieusement, je veux bien assister à ça avec des millions de floués, d’abusés, cochons de payants.
Hélas, ça n’arrivera jamais.
Au moins les éclipses solaires et les comètes de Halley arrivent, elles, toujours un jour, même lointain.
Ce qui éclipse vraiment les soleils
Autre raison de ma non-assistance à cet événement rare et marquant : les cons comme la lune éclipsent les soleils.
l’idéologie éclipse le bon sens et le discernement,
la violence éclipse la bonté des êtres,
la vulgarité éclipse la délicatesse,
etc., etc.
La liste est longue.
S’éclipser en soi-même
Et avant de m’éclipser, la raison essentielle est que j’aime m’éclipser en moi-même, fausser compagnie au monde et ses turbulences, ses aberrations, ses injustices…
Je sais, ce n’est pas une raison pour ignorer un phénomène de la nature aussi rare que prodigieux, mais c’est ainsi.
Je ne fais pas de prosélytisme et je suis sûr que l’un de vous me fascinerait avec une dithyrambe sur cette éclipse de vacances.
Mais voilà. Je vous livre tel que je ressens dans cette époque qui m’empêche de goûter pleinement les belles choses.
À ce propos, je citerai Paul Valéry :
Fly Me to the Moon
Par cette chanson, je rends quand même hommage à la lune que j’ai insultée plus haut.
J’aime ce côté de la modeste lune, le « vilain petit canard » qui éclipse le roi Soleil.
Éclipse totale de Soleil — NASA / Aubrey Gemignani, via Wikimedia Commons.
« Spider web with dew » — TGoeller, domaine public, via Wikimedia Commons.
« Full Moon Night Sky » — Nandhini Saminathan, licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0, via Wikimedia Commons.
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