08 septembre 2026
Aimer sans attendre
Une réflexion à partir des archives de la revue Vedānta
Bonjour et bienvenue à toutes et à tous,
Nous voilà joyeusement repartis pour une nouvelle série des Archives d’Aditi ! Et cette année, j’ai envie de vous emmener explorer une autre mémoire du Centre védantique Rāmakrishna : les archives de la revue Vedānta.
Publiée au Centre depuis 1957, cette revue constitue aujourd’hui une collection de 225 numéros. Au fil des décennies, elle a accueilli des enseignements et des réflexions sur la spiritualité, la philosophie et les grandes questions de l’existence.
Nous avons là de quoi nourrir notre réflexion !
Chaque semaine, je prendrai un numéro au hasard. Je l’ouvrirai, tout simplement, et je lirai ce qui me tombera sous les yeux. Quelques lignes, une page, peut-être un texte oublié…
Nous nous laisserons guider par cette rencontre imprévue. Puis, à partir de cette lecture, nous poursuivrons ensemble la réflexion, en essayant de voir comment ces paroles peuvent encore éclairer notre vie aujourd’hui.
Et pour cette première émission, le hasard m’a conduite vers ces quelques lignes : écoutez bien !
« Nous nous laissons prendre. Comment ? Non pas par ce que nous donnons, mais par ce que nous attendons. En échange de notre amour, nous recevons de la souffrance. Non pas parce que nous aimons, mais parce que nous voulons être aimés en retour. Là où il n’y a pas de désir, il n’y a pas de souffrance. Le désir est le père de toute souffrance. Les désirs sont asservis aux lois du succès et de l’échec. Ils doivent apporter de la souffrance. »
Ces mots proviennent d’une conférence intitulée « Ce que nous sommes », donnée par Swāmi Vivekānanda en janvier 1900, en Californie, et commentée par Swāmi Vidyatmananda dans un article du numéro 40 de la revue, publié en 1975.
Donner… ou attendre ?
Examinons maintenant les paroles de Swāmi Vivekānanda :
« Nous nous laissons prendre. Non par ce que nous donnons, mais par ce que nous attendons. »
Dès le début du texte, une distinction très fine apparaît entre le don et l’attente. Lorsque nous offrons quelque chose, que ce soit notre temps, notre attention ou notre affection, nous pensons souvent le faire librement. Pourtant, à ce don peut se mêler une attente silencieuse, parfois même inconsciente.
Nous espérons recevoir une reconnaissance, une marque d’affection ou simplement un remerciement en retour. Nous souhaitons que l’autre réagisse selon nos attentes, qu’il réponde à notre geste par un geste similaire. Lorsque cette réaction ne se manifeste pas ou ne correspond pas à nos attentes, la déception s’installe.
Alors nous pensons : « Après tout ce que j’ai fait… » Cette phrase, que nous avons probablement toutes et tous pensée ou exprimée à un moment donné, révèle que notre geste n’était peut-être pas aussi désintéressé que nous l’imaginions. Il impliquait une attente.
Nous avions, sans l’exprimer, mis en place un certain type de contrat intérieur avec l’autre, dont il n’était pas au courant.
L’amour et l’attente
« En échange de notre amour, nous recevons de la souffrance. Ce n’est pas à cause de notre amour, mais plutôt parce que nous désirons être aimés en retour. »
Cette affirmation peut sembler sévère. Elle pourrait même nous faire croire que l’on devrait cesser de vouloir être aimés. Pourtant, le besoin d’affection est profondément humain. Il est naturel de vouloir aimer et être aimé.
Le texte ne nous demande pas de devenir froids, indifférents ou insensibles. Il nous invite plutôt à observer ce qui, dans notre amour, relève du don véritable et ce qui relève du besoin de recevoir.
Car l’amour lui-même ne fait pas souffrir. Ce qui nous fait souffrir, c’est de vouloir posséder l’amour des autres, de vouloir le retenir ou même en déterminer la forme.
Nous souffrons lorsque nous attendons des autres qu’ils comblent un manque en nous, qu’ils nous rassurent sur notre valeur ou qu’ils nous confirment que nous sommes indispensables à leur bonheur.
Nous disons parfois : « Je veux seulement leur bien. » Mais savons-nous toujours ce qui est bon pour les autres ? Et sommes-nous certains de ne rien attendre d’eux en retour ?
Notre amour peut être sincère tout en étant mêlé d’attachement, de peur ou de besoin. Il ne s’agit pas de nous en culpabiliser, mais d’en prendre conscience.
Le détachement spirituel n’est pas une anesthésie du cœur. Il ne consiste pas à ne plus rien ressentir, mais à ne pas nous emprisonner dans nos attentes envers les autres, ni à faire dépendre entièrement notre paix intérieure de leur comportement.
Le désir est-il toujours une source de souffrance ?
« Là où il n’y a pas de désir, il n’y a pas de souffrance. Le désir est le père de toute souffrance. »
Il faut peut-être ici s’arrêter un instant sur le mot « désir ». Tout désir est-il nécessairement mauvais ? Le désir de progresser, d’aider, de comprendre ou de mener une vie plus juste devrait-il lui aussi disparaître ?
Ce n’est sans doute pas le désir comme simple mouvement de la vie qui est ici mis en cause. C’est le désir lorsqu’il devient exigence :
« Il faut absolument que cela arrive. Il faut que cette personne m’aime. Il faut que mon projet réussisse. Il faut que les événements se déroulent selon ma volonté. Sans cela, je ne pourrai pas être heureux. »
À partir de ce moment-là, nous ne sommes plus libres. Notre bonheur dépend d’une personne, d’un résultat ou d’une circonstance que nous ne maîtrisons pas entièrement.
Nous pouvons agir avec beaucoup de soin, mais nous ne pouvons jamais contrôler toutes les conséquences de notre action. Nous pouvons aimer profondément, mais nous ne pouvons pas obliger les autres à nous aimer de la manière que nous souhaitons. Nous pouvons accomplir notre travail avec sérieux, mais nous ne pouvons pas garantir son succès. Une part du résultat nous échappe toujours.
Entre succès et échec
« Les désirs sont asservis aux lois du succès et de l’échec. »
Dès que nous désirons un résultat précis, nous entrons dans le monde des contraires. Ce que nous entreprenons peut réussir ou échouer. Ce que nous espérons peut se produire ou ne pas se produire. Ce que nous possédons peut demeurer ou disparaître.
Si notre équilibre intérieur dépend uniquement de la réussite, nous vivons dans une inquiétude permanente. Avant même de savoir ce qui arrivera, nous craignons d’échouer. Et si nous réussissons, une autre crainte apparaît : celle de perdre ce que nous avons obtenu.
Nous voilà donc pris entre l’espoir et la peur, entre le succès et l’échec, entre l’acquisition et la perte. Le désir nous promet le bonheur, mais il nous place en même temps dans une situation de dépendance.
Agir sans s’attacher au résultat
L’enseignement du Vedānta ne nous demande pas pour autant de renoncer à toute action.
Il ne s’agit pas de ne plus entreprendre, de ne plus aimer ou de ne plus prendre soin des autres.
Il nous invite plutôt à agir pleinement, mais sans nous attacher entièrement au résultat de notre action.
Cela est également le cœur du karma yoga : accomplir ce qui doit être accompli, avec toute notre attention et toute notre sincérité, puis laisser le résultat suivre son cours.
Nous sommes responsables de la justesse de notre action, mais nous ne sommes pas les maîtres absolus de ses fruits.
Dans nos relations, cela pourrait signifier : être bienveillant envers les autres, être présent, donner ce que nous pouvons donner, mais sans transformer notre amour en dette. Ne pas tenir intérieurement les comptes. Ne pas mesurer sans cesse ce que nous avons offert et ce que nous avons reçu.
Cela ne signifie pas non plus tout accepter. Aimer sans attente ne veut pas dire rester dans une relation injuste ou renoncer à poser des limites.
Le détachement n’exclut ni le discernement ni le respect de soi.
Il nous aide simplement à agir avec davantage de clarté, sans être entièrement guidés par la peur de perdre quelque chose ou par le besoin d’être approuvés.
Quelques questions à laisser vivre en nous
Lorsque je donne, qu’est-ce que j’attends en retour ?
Lorsque je souffre dans mes relations, est-ce seulement l’attitude des autres qui me fait souffrir, ou bien l’idée que je m’étais faite de ces relations ?
Puis-je continuer à aimer les autres sans exiger qu’ils m’aiment de la manière que j’avais imaginée ?
Ce sont des questions exigeantes, auxquelles on ne peut pas répondre en un jour. Mais le simple fait de les laisser vivre en nous peut déjà ouvrir un espace de liberté.
Peu à peu, notre action peut devenir moins inquiète, notre amour moins possessif et notre don plus véritable.
Nous continuons à aimer, à servir et à agir, mais nous ne demandons plus constamment au monde de nous rendre exactement ce que nous lui avons donné.
« Le détachement n’est pas le contraire de l’amour.
Il est l’oxygène qui permet à l’amour de respirer. »
Voilà où nous a conduits aujourd’hui cette page ouverte au hasard dans les archives de la revue Vedānta.
Je vous retrouve la semaine prochaine pour ouvrir ensemble un nouveau numéro… et découvrir ce que les archives auront à nous dire.
À très bientôt.
Une émission autour de la mémoire et des enseignements du Centre védantique Rāmakrishna.
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