L’Ayurvéda, l’art de retrouver l’équilibre - Entretien avec le Dr Partap Chauhan


21 septembre 2026

L’Ayurvéda, l’art de retrouver l’équilibre

Entretien avec le Dr Partap Chauhan

Entretien réalisé par Anouk Arundhati Trum pour Radio Gandharva Gana

Figure majeure de l’Ayurvéda contemporain en Inde, le Dr Partap Chauhan est le directeur de Jiva Ayurveda. Depuis l’ouverture de sa première petite clinique en 1992, il œuvre à rendre cette médecine traditionnelle accessible au plus grand nombre, tout en préservant son lien avec les textes et les racines de l’Ayurvéda.

À l’occasion de sa venue au Centre Védantique Ramakrishna, où il a donné une conférence et accompagné plusieurs jours de séminaire, Anouk Arundhati Trum l’a rencontré pour Radio Gandharva Gana autour d’une question essentielle : qu’est-ce qu’être véritablement en bonne santé ?

Plantes, épices et préparations traditionnelles de l’Ayurvéda
L’Ayurvéda accorde une place centrale aux plantes, aux épices et aux préparations traditionnelles.

En Occident, nous parlons souvent de la santé comme d’une absence de maladie. L’Ayurvéda nous propose une vision beaucoup plus large, celle d’une harmonie intérieure. Comment définiriez-vous cette harmonie intérieure ?

Dr Partap Chauhan — C’est une très bonne question. Dans la médecine moderne, la santé est généralement considérée comme une simple absence de maladie. Pourtant, beaucoup de personnes vont à l’hôpital, font tous les examens nécessaires, obtiennent des résultats parfaitement normaux, mais ne se sentent pas pour autant en bonne santé.

Nous observons cela très souvent dans notre pratique. Des personnes ont un problème, se rendent à l’hôpital, passent tous les examens, et rien d’anormal n’est détecté. La médecine moderne commence d’ailleurs elle aussi à reconnaître que quelque chose peut parfois se jouer au niveau du mental.

L’Ayurvéda, lui, définit très clairement la santé. Elle ne se réduit pas à l’absence de maladie : elle correspond à un état complet d’équilibre sur les plans physique, mental, émotionnel, social et spirituel. C’est pour cette raison que l’Ayurvéda est aujourd’hui souvent décrit comme un système de santé holistique.

Je pense que la science moderne évolue elle aussi progressivement vers une compréhension plus globale de l’être humain. On parle désormais de médecine personnalisée, de génétique, de profils individuels et de protocoles de traitement adaptés.

Dès sa définition même de la santé, l’Ayurvéda nous rappelle que l’être humain n’est pas seulement un corps. Nous sommes une combinaison du corps, du mental et de l’âme, et un équilibre doit exister à tous ces niveaux.


Cela signifie donc qu’il est nécessaire de s’observer dans ces différentes dimensions de l’être et de développer une véritable qualité d’attention à soi-même. De votre point de vue, que signifie vraiment « s’observer soi-même » ?

Dr Partap Chauhan — C’est très simple. Si l’on veut maintenir l’équilibre, comme le dit l’Ayurvéda, la première chose à faire est de comprendre ce qu’est réellement cet équilibre. La première étape consiste donc à se comprendre soi-même.

Dans la terminologie ayurvédique, même au niveau physique, l’équilibre comporte plusieurs dimensions. Il existe des énergies fonctionnelles fondamentales appelées doshas, qui doivent rester équilibrées.

Il existe également les systèmes métaboliques, que nous appelons les agnis, les feux digestifs et métaboliques. Eux aussi doivent être équilibrés. Les tissus du corps, les dhatus, doivent également rester en équilibre. Et il est très important que l’élimination des déchets de l’organisme soit régulière.

On voit donc que, même sur le seul plan physique, la notion ayurvédique d’équilibre est déjà très profonde.

Mais cela ne suffit pas. L’Ayurvéda enseigne également que les sens, le mental, les émotions, les relations et le tempérament spirituel doivent être en équilibre. C’est à ce moment-là seulement que l’on peut véritablement parler de santé.

Il ne s’agit donc pas simplement de prendre un comprimé et de chercher à supprimer les symptômes. De plus en plus de personnes comprennent aujourd’hui que cela ne constitue pas à lui seul le chemin ultime vers la santé.

Pour le dire simplement, la santé n’est pas un processus à sens unique dans lequel vous allez chez le médecin et celui-ci vous donne une ordonnance. Il s’agit de votre corps, de votre propre système, et vous devez participer activement à votre santé.

Il faut comprendre ce qui peut poser problème. Il y a peut-être quelque chose dans votre alimentation qui ne vous convient pas, ou quelque chose dans votre mode de vie qui doit être modifié. Vous devez participer à ce processus.


Nous n’avons pas toujours conscience que nous pouvons également tomber malades à travers nos sens, parce que nous absorbons le monde par leur intermédiaire. Pouvez-vous nous expliquer cette notion de bonne utilisation des sens — Ati Yoga, Hina Yoga et Mithya Yoga — pour rester en bonne santé ?

Dr Partap Chauhan — Les sens constituent notre principal point de contact avec le monde extérieur. Tout notre système entre en relation avec ce qui nous entoure par l’intermédiaire des sens.

La règle est donc très simple : si l’on souhaite préserver son équilibre, il faut établir un contact équilibré entre les sens et les objets extérieurs.

Le déséquilibre peut se produire de trois manières.

La première est appelée Ati Yoga : c’est l’utilisation excessive des sens. Par exemple, solliciter excessivement les yeux ou écouter constamment quelque chose. Aujourd’hui, on voit des personnes porter des écouteurs en permanence, parfois même lorsqu’elles dorment. Il s’agit d’une surutilisation des sens, qui peut créer un déséquilibre.

Mais, de manière intéressante, un déséquilibre peut également apparaître lorsque l’on n’utilise pas suffisamment ses sens, voire lorsqu’on ne les utilise presque pas. Imaginez que vous viviez constamment dans l’obscurité sans jamais ouvrir les yeux. Cela peut également provoquer un déséquilibre et favoriser la maladie. C’est ce que l’on appelle Hina Yoga.

Yoga signifie ici « contact ». Il peut donc y avoir trop de contact ou, au contraire, pas assez.

Il existe ensuite une troisième manière très intéressante par laquelle les sens peuvent provoquer un déséquilibre : Mithya Yoga.

Mithya est un terme très intéressant. Il désigne, au sens littéral, un contact incorrect ou inapproprié, c’est-à-dire le fait de se mettre en relation avec des objets qui ne sont pas bons pour notre système.

Prenez par exemple la junk food. Si nous la qualifions nous-mêmes de « junk », pourquoi devrions-nous la manger ? Il en va de même pour ce que nous regardons. Aujourd’hui, les gens consomment énormément de contenus qui ne sont pas bons pour leur mental ou leur système. Cela peut également provoquer un déséquilibre.

Il faut donc rechercher un contact équilibré, ce que nous appelons Samayoga.

Il existe également une expression sanskrite : Asatmendriyartha Samyoga. Si on la décompose, yoga signifie « connexion », indriya signifie « sens » et artha signifie « objets ». Il s’agit donc de la relation entre les sens et leurs objets lorsqu’elle devient inappropriée pour notre système.

Le terme Atma, en sanskrit, peut d’ailleurs être utilisé de différentes manières. Selon le contexte, il peut désigner le corps, le mental ou l’âme.

Les sens peuvent donc véritablement devenir une cause importante de maladie si nous ne savons pas établir un contact approprié avec les objets du monde extérieur.

La plupart des gens ne s’en rendent pas compte. Ils pensent que la maladie est uniquement causée par quelque chose venant de l’extérieur, comme une bactérie ou un virus. Pourtant, en Ayurvéda, l’utilisation inappropriée des sens est considérée comme l’une des causes profondes de la maladie.

Jiva Ayurveda Clinic and Panchakarma Centre à Faridabad en Inde
Jiva Ayurveda Clinic and Panchakarma Centre à Faridabad, en Inde.

Cela nous conduit à un autre grand principe ayurvédique concernant les causes de la maladie, qui interpelle beaucoup de personnes en Occident : Prajnaparadha, que l’on pourrait traduire par « faire offense à sa propre intelligence ». Comment comprendre cette notion ?

Dr Partap Chauhan — Ce concept n’est pas seulement surprenant, il est extrêmement intéressant lorsqu’on y réfléchit vraiment.

Les rishis — ou, comme j’aime les appeler, les scientifiques de l’Ayurvéda qui ont écrit les grands textes ayurvédiques — étaient incroyablement intelligents.

Aujourd’hui, nous comprenons facilement qu’une mauvaise alimentation ou un mode de vie inadapté peuvent provoquer la maladie. Mais une question se pose alors : pourquoi une personne intelligente choisirait-elle de manger quelque chose de mauvais pour elle ou d’adopter un mode de vie nuisible à sa santé ?

Chaque fois qu’une personne se livre à quelque chose qui n’est pas bon pour son organisme, cela signifie qu’à ce moment-là, elle n’utilise pas correctement son intelligence.

C’est précisément ce que signifie Prajnaparadha : ne pas utiliser correctement son intelligence, en faire un mauvais usage ou l’utiliser contre soi-même.

On peut même rapprocher ce principe de l’Ati Yoga. Parfois, nous devenons tellement habiles intellectuellement que nous utilisons notre raisonnement logique pour justifier des actions dont nous savons pourtant qu’elles ne sont pas bonnes.

Une personne peut dire, par exemple : « Quand je fume, cela me détend. » Il s’agit alors d’une mauvaise utilisation ou d’une utilisation excessive du raisonnement intellectuel.

De la même façon, Hina Yoga peut correspondre au fait de ne pas utiliser suffisamment son intelligence et de se laisser simplement gouverner par le mental et les sens.

Mithya Yoga peut également s’appliquer à l’intelligence : utiliser ses facultés intellectuelles pour accomplir des choses qui ne sont pas bonnes pour soi.


Alors, que devons-nous cultiver en nous pour devenir des êtres plus conscients, en bonne santé, heureux, détendus et en paix ?

Dr Partap Chauhan — Je pense que la chose la plus importante est la conscience. Il faut devenir conscient.

Cela signifie qu’il faut travailler davantage sur son mental.

La plupart du temps, c’est un mental agité ou perturbé qui conduit les sens à agir de manière inappropriée. Le mental et les sens peuvent former une sorte de « bande » extrêmement puissante. Ils peuvent devenir tellement agités et tellement forts qu’ils finissent même par entraîner l’intelligence avec eux.

Il est donc essentiel de devenir conscient de ce que l’on mange, de ce que l’on fait, de la manière dont on vit et de la manière dont on parle.

Il faut toujours se souvenir du principe de sama : l’équilibre.

Et il existe tout un processus permettant de développer cette conscience. Il ne suffit pas d’écouter quelqu’un un jour et de se dire soudainement : « À partir de maintenant, je vais être conscient. »

Il faut travailler sur soi : nettoyer le corps, maîtriser et purifier les sens, rendre le mental plus clair, ou, pour utiliser le vocabulaire traditionnel, rendre son mental plus sattvique.

Le mental est extrêmement important parce qu’il contrôle la majorité de nos actions. Il contrôle les sens, et l’une de ses fonctions consiste également à se contrôler lui-même. Il peut influencer notre intelligence ainsi que notre capacité de discernement.

Si le mental n’est pas en bonne santé, il peut littéralement prendre le contrôle de tout.


Nous avons parlé du corps, des cinq sens et du mental. Pour conclure, quelques mots sur ce qui, dans la vision ayurvédique, constitue l’élément essentiel de notre être : l’âme. Un mot d’amour pour terminer ?

Dr Partap Chauhan — À vrai dire, l’âme n’est jamais malade.

L’âme n’est jamais malheureuse.

L’âme ne souffre jamais.

Elle est remplie de joie. Nous appelons cela Ananda.

Elle est remplie d’amour.

Elle est remplie de vie.

Et nous sommes des âmes.

Le seul problème est que nous ne nous connaissons pas véritablement nous-mêmes.

C’est finalement l’objectif ultime de l’Ayurvéda. Lorsque nous cherchons à aider les personnes à retrouver la santé, le but ultime est qu’elles puissent parvenir à cette réalisation : « Je suis l’âme. »

Lorsque vous réalisez cela, c’est la fin de tous les problèmes.

En tant qu’âme, je ne mourrai jamais. La plus grande peur dans le monde aujourd’hui est la mort. Pourtant, l’âme ne meurt jamais. Elle est éternelle.

Je ne deviendrai jamais vieux. Les êtres humains ont peur de la vieillesse, mais l’âme n’a pas d’âge. Elle est énergie.

Et je suis toujours rempli de félicité.

La souffrance et la douleur se situent dans le corps et dans le mental, mais pas dans l’âme.

L’Ayurvéda nous aide à atteindre cet état dans lequel nous pouvons nous voir tels que nous sommes réellement.

« C’est une connaissance magnifique. Et, comme je le dis toujours, c’est très simple. Facile à comprendre. Un peu plus difficile à mettre en pratique. Mais ce n’est pas impossible. »

Merci du fond du cœur, Dr Partap Chauhan, pour ces paroles qui nous invitent à avancer sur ce chemin d’éveil qu’est l’Ayurvéda.

Dr Partap Chauhan — Merci de m’avoir invité pour cet entretien. Merci beaucoup.

Entretien réalisé par Anouk Arundhati Trum pour Radio Gandharva Gana, au Centre Védantique Ramakrishna.

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