01 octobre 2026
Le souffle d’Īśa
par Yogîndra
Īśopaniṣad · Émission n° 4 · Jeudi 1er octobre 2026
Bonjour chers auditeurs de Radio Gandharva Gana.
C’est Yogîndra dans notre émission Le souffle des textes, une émission d’étude du sanskrit et de réflexion philosophique sur le vedānta.
La dernière fois, je vous ai fait découvrir le premier mantra de l’Īśopaniṣad.
Aujourd’hui nous allons nous attarder un peu aujourd’hui sur son titre : Īśā upaniṣad ; et sur ce mot īśa, avec ses dérivés, īśvara, ou īśāna.
īśā vāsyamidaṁ sarvaṁ yatkiñca jagatyāṁ jagat |
tena tyaktena bhuñjīthā mā gṛdhaḥ kasya sviddhanam || 1 ||
IU 1 :
Par le Seigneur est recouvert ce tout, tout ce qui se meut dans ce monde mouvant. Par le renoncement, protège ton Soi ! Ne convoite pas le bien de quiconque !
Revenons sur le début du premier mantra de l’upaniṣad : īśā vāsyamidaḿ sarvaḿ yatkiñca jagatyāṁ jagat – Par le Seigneur est recouvert ce tout, tout ce qui se meut dans ce monde mouvant.
Le Seigneur Īśa recouvre tout, enveloppe tout, habite en tout. C’est ce que dit Śaṅkara dans son commentaire à l’Īśopaniṣad :
Le nom Īśa vient du verbe īś. Ce verbe signifie : être maître de, commander, dominer, régner. De ce verbe dérivent deux substantifs : īś et īśa, qui ont exactement le même sens, à savoir : maître, dominateur, seigneur, possesseur.
Īśa dans la Bhagavad Gītā
Voici deux exemples dans la Bhagavad Gītā de l’utilisation de ce mot Īśa pour désigner le Seigneur. C’est dans le onzième chapitre, « La vision de la forme cosmique », dans lequel, grâce à l’œil divin accordé par Kṛṣṇa, Arjuna peut voir le Seigneur dans tous ses aspects, des plus magnifiques aux plus terribles :
Ici, pour dire Dieu, le texte utilise le mot courant deva, « Je vois ô deva, ô Dieu ». Et pour dire « Je vois le Seigneur Brahmā », il dit : paśyāmi (je vois) brahmāṇām īśam (le Seigneur Brahmā, à l’accusatif). C’est le dieu Brahmā qui est qualifié de īśa, seigneur. Voici un autre verset, un peu plus loin :
Ainsi, Īśa représente à la fois la grandeur du maître de l’univers, celui qui commande à tout, et celui qui est toute miséricorde, prêt à pardonner toutes les fautes réelles ou supposées, car Arjuna vient de se rendre compte du caractère divin de son compagnon et il craint de l’avoir offensé alors qu’il ne connaissait pas sa nature véritable.
Īśa dans les Upaniṣad
On rencontre le mot īśa dans plusieurs upaniṣad, j’en citerai deux. Je commence par un verset pris dans la Śvetāśvatara upaniṣad :
Outre le message classique énoncé dans de nombreuses upaniṣad que le Soi réside dans la grotte de notre cœur, ce verset dit que c’est le Seigneur lui-même qui réside là, dans toute sa grandeur. A la fois infiniment subtil et infiniment grand, le Seigneur est au cœur de tous les êtres. Il est le mahimat, le plus grand, et īśa, le Seigneur.
C’est aussi le message de la Bhagavad Gītā dans le dix-huitième chapitre :
Mais dans ce verset, ce n’est pas le mot īśa qui est utilisé mais un autre mot très proche : īśvara.
Īśvara et īśvarapraṇidhāna
īśvara signifie : capable de, riche, puissant ; et aussi : seigneur, maître. Īśvara, c’est le Dieu suprême et le Dieu intérieur, que l’on peut évoquer dans la méditation. C’est le Dieu vers lequel on s’incline quand on pratique īśvarapraṇidhāna, le cinquième des niyama, longuement exposés par Patañjali dans le Yoga sūtra.
Voici un sūtra du premier chapitre :
Ou bien la concentration peut être obtenue par l’abandon au Seigneur Īśvara.
īśvarapraṇidhāna c’est la bhakti, la dévotion à l’idéal Īśvara, dans le but d’arrêter les vṛtti, les fluctuations du mental ; c’est nirodha, l’arrêt des tourbillons de pensées qui encombrent le citta, le mental.
Le mot praṇidhāna signifie : respect, soumission, dévotion, absorption. Il vient du verbe praṇidhā qui signifie : déposer. Je m’incline vers la terre, pour déposer tous mes fardeaux au pied de la divinité que j’ai choisie. praṇidhā signifie aussi : s’absorber dans. Dans ce geste de dévotion, je m’absorbe dans la divinité, celle que j’ai choisie pour recevoir ma dévotion. Cette divinité choisie, c’est l’iṣṭa devatā, et quelle qu’elle soit, elle est toujours une forme d’Īśvara.
Dans un autre sūtra, Patañjali dit :
L’ascèse, l’étude de soi, la dévotion à Īśvara, sont le yoga de l’action.
Ce verset est une description du yoga de la connaissance par svādhyāya, du yoga de l’action par kriya, et du yoga de la dévotion par īśvarapraṇidhāna. Nous sommes dans le monde, nous agissons et nous essayons de maîtriser les fluctuations du mental. Nous le faisons par l’effort, tapas, il est évident que c’est nécessaire. Nous le faisons par svādhyāya, l’étude de soi, l’introspection, la lecture et l’étude des textes sacrés. Et nous le faisons par īśvarapraṇidhāna, la dévotion au suprême Īśvara, c’est le bhakti yoga. Et tous ces aspects sont complémentaires.
Mener une étude, même poussée, ne sert à rien sans la dévotion, īśvarapraṇidhāna. On peut dire que svādhyāya sans īśvarapraṇidhāna, la connaissance sans la dévotion, ne servirait à rien. Mais alors vers qui tourner notre dévotion ? Quel est cet Īśvara que nous allons adorer ?
Quel est cet Īśvara que nous allons adorer ?
Cette question est posée dans la Śvetāśvatara upaniṣad :
La forme de ce verset est une reprise d’un hymne célèbre du Ṛgveda dont voici un extrait :
Et le Ṛgveda, à la fin de l’hymne, donne la réponse :
Ces versets décrivent l’origine du monde. Au début brahman seul, est. Le Un. Le mot "début" est impropre car le temps n’existe pas en brahman, mais il faut bien passer par l’expression imparfaite du langage. Ce "Un" vient à l’existence, c’est hiraṇyagarbha, l’embryon d’or, c’est Prajāpati, le Seigneur des créatures, c’est Īśvara, c’est le guru. Ce sont des noms différents donnés à ce qui est la première manifestation. Dans le verset, l’expression « être maître des richesses » ne signifie pas devenir riches de biens matériels, mais riches de notre richesse intérieure, par l’offrande de nous-mêmes que nous faisons dans īśvarapraṇidhāna.
Et alors, le Yoga sūtra dit :
Par īśvarapraṇidhāna, la dévotion au Seigneur, on obtient l’accomplissement du samādhi.
C’est ce que nous cherchons, que ce soit clairement exprimé ou non, mokṣa, la libération au bout du chemin, ānanda, la félicité. Et cela, par la dévotion à Īśa, ou Īśvara.
Īśa et la parabole des deux oiseaux
Je reviens à Īśa avec cette si belle parabole des deux oiseaux du Ṛg veda (1.164.20), reprise dans la Śvetāśvatara upaniṣad et la Muṇḍaka upaniṣad.
Le sens de ce verset est qu’il n’existe aucune différence entre l’oiseau du bas de l’arbre, qui souffre, plongé dans l’illusion, qui affronte joies et souffrances, et qui se croit impuissant, et l’oiseau du haut qui rayonne dans sa royale majesté parce qu’il a la connaissance ; il sait qu’il est Īśa, le Seigneur lui-même. C’est cet Īśa que nous devons reconnaître. Et voici encore un verset :
Je reprends avec le sanskrit : tam īśvarāṇāṁ paramaṁ maheśvaram, lui, Seigneur suprême des seigneurs ; tam devatānāṁ paramaṁ daivatam, Lui, Dieu suprême des divinités ; patīṁ patīnāṁ paramam, Maître suprême des maîtres ; parastāt, au-delà de tout ; vidmas nous Le connaissons ; devam, comme Dieu ; īḍyaṁ bhuvana-īśam, comme le Seigneur adorable de l’univers.
parastāt (adv) : au-delà, plus loin que, loin de ; vidāmas : 1pl prés A pl. prés A, forme védique thématique de √vid : connaître, savoir ; nous connaissons.
Dans cette partie finale de l’upaniṣad, c’est un appel à pratiquer īśvarapraṇidhāna, à rendre hommage, à adorer le Seigneur transcendant. Ce verset pourrait nous apparaître comme dualiste, mais n’oublions pas ce qui a été dit auparavant sur cette présence d’Īśa dans guhā, le secret, la caverne, la grotte, ou hṛdaya guhā, la grotte de notre cœur.
Īśāna — Le Seigneur de tout
Dans une autre upaniṣad, la Bṛhadāraṇyaka upaniṣad, le mot employé n’est pas īśa, mais īśāna. Ce mot īśāna, a le même sens qu’īśvara ; comme adjectif il signifie : riche, puissant ; ou comme nom masculin : seigneur ; ou comme nom neutre : splendeur, majesté.
Voici un verset évocateur :
En effet, de quoi ou de qui pourrait-il se cacher, dès lors que tout, et donc lui-même, est le Soi ? De la même manière, on ne peut plus blâmer ou critiquer qui que ce soit puisqu’on voit tout comme le Soi. C’est ce que j’ai évoqué la dernière fois avec le passage de Svāmi Vivekânanda qui nous invite à voir Dieu en tout et en chacun, comme nous l’énonce l’Īśopaniṣad : « Par le Seigneur est recouvert ce tout… »
Dans ce verset de la Bṛhadāraṇyaka upaniṣad, Īśa est dit : « Seigneur de ce qui fut et de ce qui sera, Seigneur du passé, du présent et du futur ». Ainsi le Soi qui est en chacun de nous, sous la forme du Seigneur Īśāna ou Īśa, est immortel, intemporel, indestructible. Simplement parce qu’il est l’ātman, le Soi.
Cette identité de l’ātman, le Soi, et d’Īśāna, le Seigneur, est reprise un peu plus loin dans un long verset dont je ne donne que le début :
Dans le même verset le Seigneur est désigné par sarvasya īśāna, le Seigneur de tout, et par sarva īśvara, qui signifie la même chose. Tous ces versets montrent l’identité entre l’ātman et Īśa, le Seigneur. Ainsi, ce que nous sommes réellement, l'ātman, n'est autre que le principe suprême qui est le Seigneur de tout. C’est la base-même de l’advaita vedānta.
avyaya īśvara — Le Seigneur immuable
Je vais terminer par un verset de la Bhagavad Gītā tiré du quinzième chapitre, le « Yoga du suprême Puruṣa ». Alors que Kṛṣṇa vient d’expliquer que, dans le monde il existe deux puruṣa, le périssable et l’impérissable, il ajoute :
En sanskrit, ce Seigneur immuable c’est : avyaya īśvara. L’adjectif avyaya qualifie ce qui est invariable, inaltérable, immuable, indestructible, impérissable. C’est grâce à cette qualité qu’il soutient les mondes qui, eux, sont vyaya, changeants, transitoires, variables. Ce qualificatif avyaya, immuable, est celui qui est habituellement donné à brahman.
Ainsi, le Seigneur, qu’on l’appelle Iś, ou Iśa, ou Īśvara, ou Īśāna, est aussi avyaya, immuable, indestructible. Parce qu’il est paramātman, le Soi suprême. Il est brahman.
Le souffle d’Īśa
Je vous propose de nous arrêter là sur cette étude du mot Īśa motivée par le premier mot de l’Īśopaniṣad.
Je vous donne rendez-vous jeudi prochain dans l’émission « Le souffle des textes » pour l’étude du deuxième mantra de l’upaniṣad.
Bonne semaine.
śāstraprāṇe — Dans le souffle des textes
Le souffle d’Īśa · par Yogîndra
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