Par Philippe Yacine Demaison
Bonjour cher.es ami.es, j'espère que vous allez bien !
Ce matin mon humeur était à vous parler de l'intelligence artificielle. Bon c'est pas très fun au réveil mais les récentes déclarations de Darío Amodei et Sam Altman, les boss d'Anthropic et d'OpenAI, sont tellement sidérantes, j'ai eu l'impression d'être projeté en live dans un film de science-fiction ; mais, mais il y a eu des réactions à mon dernier billet et donc l'IApocalypse attendra un peu.
Oui, car j'ai été touché, mes amis, par les témoignages reçus à propos du billet « Le pays du sourire », et je vous en remercie.
J'ai entendu aussi que cela soulève des interrogations. Que cela peut paraître naïf, un peu bisounours, diront certains.
Que dire de la pratique du sourire intérieur face à la discipline, aux ascèses spirituelles, aux heures passées en méditation ou en posture de yoga ?
Et comment garder ce sourire intérieur au milieu du bruit, de l'agitation, de la fatigue qui nous font parfois perdre les pédales ?
Comme je vous comprends, mes amis ! Alors essayons d'aller au fond des choses.
Pour embarquer dans le train qui mène au pays du sourire, il faut de la détermination — il y a de si nombreuses gares où l'on peut descendre avant d'y parvenir.
Ce sourire-là, facile ? Ne nous mentons pas : il engage tout notre être, à chaque instant, pas seulement dans la pause méditation du matin ou du soir.
Sainte Thérèse de Lisieux, ma reine spirituelle, qui savait de quoi elle parlait en matière de discipline spirituelle, écrivait ceci :
Voilà ce qu'est la voie du sourire : non un don, mais un exercice — dont la racine latine signifie littéralement sortir de son enfermement.
Ni penché vers la lourdeur de la terre, ni en fuite vers un ciel refuge : le sourire intérieur nous dit que le temps est venu de reprendre confiance en nous, dans notre valeur et notre dignité, d'allumer notre humanité intégrale.
Bien sûr, le bruit assourdissant de la modernité nous poursuit.
À ce propos, vers la vingtaine, j'ai vécu ce que certains ont appelé une maladie initiatique, qui a littéralement arrêté le monde pour moi, m'obligeant à réorienter ma vie vers l'intériorité.
À cette même époque, j'ai rencontré, au fin fond de la Dordogne, une sorte de Socrate improbable, qui m'a transmis une clé qui m'accompagne encore :
Tu ne peux pas éviter le bruit, m'a-t-il dit ; tu peux juste apprendre à faire le silence en son sein — ce qui est tout autre chose.
Et la pratique du sourire, c'est cela aussi : quand il part du cœur pur, sans demande ni attente, le bruit s'estompe naturellement et le silence apparaît dans toute la douceur de sa béatitude.
Pour donner un exemple de cette qualité de sourire, je me suis souvenu d'un de mes voyages en Égypte, où j'ai été saisi par les plus anciens visages souriants que l'humanité ait sculptés.
Regardez la statuaire égyptienne, mes amis : ce sourire suspendu, presque immobile, gravé sur la pierre depuis des millénaires.
Ce n'est pas un sourire de joie ni de contentement — c'est celui de quelqu'un qui n'est plus tout à fait d'un seul monde.
Le pharaon, dans la tradition égyptienne, n'est ni du ciel ni de la terre : fils de Rê et souverain du sol noir fécondé par le Nil, il est ce qui les tient ensemble.
Presque toutes les traditions diront quelque chose de proche — la Chine ancienne, où l'empereur, fils du Ciel, n'a de légitimité que dans les rites qui relient le Ciel et la Terre.
Le signe qu'on a cessé, l'instant d'un souffle, de se débattre entre le ciel qu'on voudrait atteindre et la terre qui nous retient.
Un autre horizon se découvre alors : le pays du sourire n'est pas un pays qu'on visite, mais un pays qu'on devient.
L'ange, lui non plus, n'est pas d'un seul monde. Il est message, c'est-à-dire passage : la parole qui descend du ciel vers la terre sans jamais cesser d'appartenir aux deux.
Habiter le pays du sourire, ce serait accepter de devenir soi-même ce passage — se tenir, sourire aux lèvres, à l'endroit exact où ciel et terre se touchent en nous.
Explorer le pays du sourire, c'est en même temps découvrir la géographie de notre visage.
La bouche appartient à la terre ; les yeux appartiennent à la lumière, faits pour rayonner.
Quand la bouche se ferme et s'affaisse, c'est le signe que les forces d'attirance vers le bas deviennent trop fortes, elles nous déséquilibrent.
Regardez les gens marcher, préoccupés : la tête s'incline, le dos se bloque, les énergies remontent du centre vital de l'être, le hara comme l'appellent les Japonais, pour se coincer dans les épaules, bloquant la libre circulation de la respiration et le mouvement naturel du dos, et évidemment l'âme s'agite comme une boussole qui ne trouve plus le nord.
Mais il y a une autre force, qui tire vers le haut : c'est la clé de lumière que seul l'homme possède.
Un sourire qui choisit de réunir plutôt que séparer, d'élever plutôt que de céder.
Ce point de bascule sur chaque visage, entre gravité et grâce, est un lieu que personne ne peut tenir à notre place, et c'est aussi un miroir révélateur qui dit où nous en sommes avec nous-même : si nous le sentons de l'intérieur, autrui le lit sur notre visage.
Le pharaon et l'empereur ne sont pas seuls à porter cette image.
Rome avait son Pontifex Maximus, « le bâtisseur de pont » entre les dieux et les hommes ; l'Inde, son Chakravartin, « celui qui fait tourner la roue » du Dharma.
Ce ne sont, au fond, que des archétypes — des grossissements que chaque tradition met à l'échelle d'un trône spirituel ou temporel pour que chacun assimile ce qu'il porte aussi en lui.
Les Kabbalistes parleront d'Adam Kadmon, l'Homme primordial ; les soufis, d'al-insân al-kâmil, l'Homme parfait qui reflète tous les attributs divins dans la création.
Toutes les traditions désignent ainsi cet Homme universel, ni tout à fait céleste ni tout à fait terrestre, les deux réconciliés en un seul corps.
Car chacun de nous règne sur un royaume, aussi modeste soit-il : celui de sa propre vie.
Et dans ce royaume-là, nous sommes, que nous le sachions ou non, roi ou reine — non au sens du pouvoir, mais au sens de la charge du lien : tenir ensemble, dans un seul corps, le ciel et la terre qui nous traversent.
C'est peut-être cela, le véritable destin de l'homme : devenir, jour après jour, ce point de jonction — incarner le khalifat dont parle le Coran.
Et comment le devenir sans incarner cette miséricorde, cet amour, ce respect du vivant et de tous les vivants ?
Djalâl al-Dîn Rûmî nous y invite :
De qui parle-t-il ? De celles et ceux qui viennent à notre rencontre, certainement, mais aussi de tout ce qui monte en nous d'émotions, de pensées, plaisantes ou déplaisantes : chacun, accueille-les avec le sourire.
Ce sourire intérieur n'est plus un instant : il devient une voie, qu'on égare parfois mais qu'on peut toujours reprendre, puisqu'il ne s'agit pas d'un don réservé à quelques-uns, mais d'une clef que chacun porte en lui.
Marcher sur la voie du sourire, ce serait accepter, chaque jour, de régner un instant sur son royaume intérieur — d'y faire ce que fait tout vrai souverain : mettre en ordre, prendre soin, bénir, élever ce qui, en lui, tire vers le bas.
Et chacun participe ainsi à l'accroissement du niveau de conscience de la société :
Un impératif, un chemin fait d'amour désintéressé qui conduit vers la paix.
Ce sourire créateur, c'est très exactement cela : élever, jour après jour, ce qui en nous tirait vers le bas, et en faire une richesse partagée — une démocratie véritablement fraternelle ne peut être portée que par la multiplication de ces élévations, citoyen après citoyen.
Je pense à cette nouvelle de Dino Buzzati, Le K.
Stefano Roi passe sa vie entière à fuir un monstre marin qui le poursuit sur toutes les mers du monde.
Ce n'est qu'au soir de sa vie, épuisé, qu'il ose enfin l'affronter — et découvre que la créature ne voulait pas le dévorer, mais lui offrir une perle porteuse de fortune et de bonheur.
Peut-être fuyons-nous, nous aussi, quelque chose de semblable.
Cette responsabilité d'être le lieu de rencontre du ciel et de la terre.
Peut-être cela nous effraie-t-il autant que cela nous appelle à ce que nous n'avons pas encore osé devenir.
Puissions-nous ne pas attendre, comme Stefano Roi, le dernier jour pour cesser de fuir notre propre nature — et découvrir qu'elle ne nous voulait, depuis toujours, que du bien.
Prenons encore 15 secondes, mes amis, comme la semaine dernière, pour savourer un sourire intérieur.
Je lance le décompte.
Sourions encore,
sourions encore, mes amis,
et vive ma vie.
Continuez bien…