Par Philippe Yacine Demaison
Piripkura veut dire « le peuple papillon ». Ce n'est pas leur nom, mais celui que leur ont donné leurs voisins, pour leur manière furtive et rapide de traverser la forêt.
Le nom par lequel ils se désignaient eux-mêmes, personne ne le connaît.
Rita a une soixantaine d'années, le dos voûté, la vue brouillée par la cataracte.
Quand un reporter du Monde est venu la voir, l'an dernier, elle l'a accueilli par ces mots :
Ils ne sont plus que trois sur la terre entière : elle, son frère, son neveu.
« Là où je suis née, il y avait un ruisseau et beaucoup de bambous. »
Un tout petit groupe, une seule famille, tout nus, sans plumes ni peintures.
« Nous ne chantions pas, nous ne faisions pas la fête », dit-elle.
Ils se cachaient déjà.
Petite fille, elle entend un jour une détonation : un coup de feu claque.
Les Blancs sont arrivés.
Sa grand-mère lui avait raconté ce qu'ils faisaient : des hommes, des femmes, des enfants découpés à la machette, éventrés, abandonnés dans la forêt.
Puis, en 1970, la dictature lance la colonisation de l'Amazonie : des routes, des barrages, des mines, des fermes.
Aujourd'hui, elle dit seulement :
« Ce qui nous est arrivé, d'autres l'ont vécu. D'autres le vivront. »
« Après moi, c'est fini. Tout est terminé. »
Son frère et son neveu, Pakyî et Tamandua, sont restés dans la forêt du Mato Grosso.
Nus, pieds nus, avec une machette, une hache.
Et une torche.
Une torche, parce qu'ils ne font plus de feu : alors ils le portent.
Depuis 1998, ils marchent avec une flamme qu'ils ne doivent jamais laisser mourir.
La nuit, sous la pluie, en fuyant : le feu ne s'éteint pas, ou tout s'éteint.
Et un jour de 2017, il s'éteint.
Alors ces deux hommes, les deux derniers d'un peuple massacré, sortent de la forêt, marchent jusqu'au poste du gouvernement et demandent aux Blancs de leur rallumer le feu.
Et nous ?
Nous avons des briquets, des centrales, des satellites.
Nous savons allumer n'importe quoi, sauf ce qui compte.
Le feu du vivant, celui autour duquel on dansait, on chantait, on parlait aux esprits de la forêt, on transmettait : ce feu-là, nous ne savons plus le faire non plus.
Et nous n'avons personne à qui le demander.
Il n'y a pas de poste au bout de notre forêt.
Ce n'est pas une exception.
Vers 1500, au moins deux mille peuples vivaient sur le sol du Brésil ; il en reste trois cent quatre-vingt-onze.
Un génocide méthodique et silencieux.
En août 2022, on a retrouvé mort dans son hamac le dernier homme d'un autre peuple massacré.
Il avait vécu des décennies seul.
On l'appelait « l'homme du trou », parce qu'il creusait des fosses.
Il s'était couvert de plumes d'ara, comme s'il attendait la mort.
Aucun étranger ne connaissait son nom.
Comment en arrive-t-on là ?
Par un tour de passe-passe très ancien.
En 1770, James Cook longe la côte de l'Australie. Il voit des hommes sur le rivage, et il prend pourtant possession de la terre au nom du roi, comme si elle n'appartenait à personne : terra nullius, la terre de personne.
En Amérique, on disait « terres vierges ».
Écoutez bien le mot.
Une terre vierge, ce n'est pas une terre où personne ne vit : c'est une terre que personne n'a encore prise.
Et l'on sait ce que les conquérants font des vierges.
Dans la bouche d'un conquérant, ce mot n'est pas une description, c'est une promesse.
Et cette promesse, il l'a tenue.
Il y avait pourtant des millions d'hommes et de femmes dans cette virginité-là.
Mais pendant un siècle, Hollywood nous a montré l'Indien sauvage attaquant la diligence de la civilisation.
Il a fallu attendre Danse avec les loups pour qu'on commence à le regarder en face.
Au Brésil, la dictature lance la route Transamazonienne avec ce slogan :
C'est précisément dans ces terres sans hommes que vivaient le peuple papillon, les Akuntsu, l'homme du trou.
Et ça continue.
Sous Bolsonaro, la protection de la terre des Piripkura n'est pas renouvelée.
En 2021, la déforestation y est multipliée par cent : les éleveurs rasent l'équivalent de trois mille terrains de football.
Aujourd'hui encore, une vingtaine de fermes et dix mille têtes de bétail occupent leur forêt.
Jair Candor, l'homme de la Funai qui veille sur eux depuis plus de trente ans, le dit simplement :
Ne nous racontons pas d'histoires.
Ce ne sont pas seulement quelques éleveurs brutaux au bout du monde.
C'est un mouvement, depuis deux cents ans : l'uniformisation de la pensée, des modes de vie, des habits.
De Marbella aux Émirats, le monde se tapisse des mêmes tours, des mêmes musiques, des mêmes désirs.
Et ce mouvement, nous y contribuons tous, chaque jour.
Nous sommes les enfants de cette civilisation.
Nous en sommes nés, nous en sommes nourris, et nous en sommes intoxiqués.
Assaillis de mille contraintes, mille sollicitations, mille écrans, nous nous usons, nous perdons le fil, nous finissons par ne plus rien sentir : une forme d'usure, une forme d'impuissance.
Mais pendant que nous regardons ailleurs, le meurtre continue, dans le silence de la forêt.
Sans témoin, sans caméra.
Il y a un mot pour ça.
Mon ami Glenn Albrecht l'a dit un jour devant la caméra des Assises de la Sagesse : il joue sur anthropocène et obscène.
L'anthropocène, c'est l'âge où l'homme est devenu une force qui transforme la planète.
L'obscène, en latin, c'est d'abord ce qui est de mauvais présage, ce qui souille, ce qu'on garde hors de la scène.
Hors de la scène, justement.
Au Paraguay, la forêt des Ayoreo, l'un des derniers peuples sans contact hors d'Amazonie, est rasée pour l'élevage.
Une partie de ce cuir a fini sur les sièges de BMW et de Range Rover.
Imaginez : vous sortez d'un stage chamanique où vous vous êtes « reconnecté à la terre », vous avez même fabriqué votre propre tambour.
Vous montez dans votre voiture.
Le cuir est magnifique, accueillant.
Voilà l'obscène : ce qui se passe loin de la scène, et dont nous sommes pourtant assis au premier rang.
C'est la tyrannie des dividendes.
Un glouton qui ne dort jamais, qui presse le fruit jusqu'à la dernière goutte.
Et le fruit, c'est la beauté de la vie, son mystère, son goût quand on prend le temps de s'arrêter.
Le fruit, c'est aussi notre temps, qui coule entre nos doigts comme du sable et que nous offrons à ce Moloch sans âme.
Et pourtant.
Ailleurs en Amazonie, des hommes, des femmes, des enfants se peignent le visage, du rouge du roucou, du noir du genipapo.
Ce n'est pas du folklore pour touristes : c'est une déclaration.
Ils se dressent devant les barrages, les orpailleurs, les tronçonneuses.
Ils défendent leur vie et, qu'on le veuille ou non, ils défendent la nôtre :
Les tambours du Mato Grosso ne résonnent pas seulement dans la forêt.
Ils résonnent dans la terre entière, ils frappent au mur de nos préoccupations.
Edgar Morin nous y appelle depuis longtemps : résister.
Et cette résistance s'organise, ici, là-bas, partout où quelqu'un refuse de détourner les yeux.
Vous me direz : alors quoi, tout arrêter ?
Je ne sais pas.
Mais croyons-nous vraiment que la somme de ces déséquilibres va durer ?
Pour tenir, Rita se raconte un conte de sa grand-mère : celui du dieu créateur Pyreapinga, qui a fui la terre pour un refuge paisible, par-delà la canopée et les nuages, abandonnant ce monde au meurtre et à l'effroi.
C'est ce que nous voyons.
Ce n'est pas ce qui est.
Le craquement du monde moderne n'est qu'une vague dans l'océan du temps.
Et parfois, la vie revient là où on ne l'attendait plus.
Chez les Akuntsu, il ne restait que trois femmes.
Le 8 décembre 2025, après trente ans sans une seule naissance, un petit garçon est né.
Le monde est un livre.
Dieu ne parle pas ailleurs : il parle dans sa création.
Toute la vérité du monde, c'est le monde.
Mais nous sommes devenus des enfants devant ce livre.
Nous en connaissons les lettres, la grammaire, la syntaxe ; nous savons fabriquer des phrases, bientôt des chapitres entiers.
Et nous ne savons plus ce qu'il raconte.
Ces peuples savaient encore le lire, chacun à sa façon, dans sa langue, avec ses gestes, ses pas, sa forêt.
Chacun était une lecture du monde.
Je suis Diné.
Je suis Akuntsu.
Je suis Piripkura.
Ce n'est pas eux qui meurent.
C'est nous.