Par Philippe Yacine Demaison
Cher(e)s ami.es, bonjour, j’espère que vous allez bien et merci beaucoup pour vos partages attentionnés au sujet du dernier billet : L’œil était dans la poche.
Et maintenant que nous nous autorisons à délaisser un instant le portable, je voudrais vous offrir une pause, vous amener avec moi au fil de l’eau.
Aux jours de la grande maladie planétaire, j'avais pris l'habitude de flâner, en suivant le conseil de Jean Giono :
Car dans ce moment de maladie universelle, nous fûmes réduits à voir ce que nous étions devenus : les hôtes indésirables de la Terre.
Avons-nous changé ? Encore rouler, brasser, usés, sans la force de réagir.
Qu’est devenu notre regard ? Notre regard d’amour épousant la beauté du Vivant, épiphanie sainte en mille feux de joie.
Et pourquoi accepter l’inacceptable, n’être qu’un numéro interchangeable dans une machinerie d’État ?
Dans cette marche, je cherchais un espace. Un espace comme celui dont parle Jean dans Le Poids du ciel.
Cet espace, je ne l'ai pas trouvé à la montagne mais au bord d'une rivière, près de la forêt qui aurait pu être celle de Brocéliande.
À l'aube, avant que le monde s’éveille, la rivière n'appartient à personne.
Elle coule pour elle-même, indifférente à mon arrivée.
Et pourtant sa beauté se donne, sans que je ne lui demande rien.
La lumière naissante irise de reflets translucides le miroir de l’eau, les ombres dansent enlacées avec elle, et le peuple de la nuit, consentant, se retire en silence.
C'est là que je l'ai vu. Lui.
Un pêcheur. Intemporel.
Une canne en bambou refendu, des habits sortis des années trente, de longs cheveux noirs en catogan.
Pas une de ces pièces rapportées et bruyantes que l'on croise au fil de l'eau.
Non. Rien de lui ne dérangeait l'œil.
Il était la nature dans la nature.
Et comme l’a vu Plotin, le plus laid des hommes sera toujours plus beau que la plus belle des statues.
Un fil de soie dessinait des boucles dans l'air. En silence.
La minuscule mouche colorée plana, dix mètres, et se posa près d'un herbier.
Quel poisson pouvait résister à une telle perfection ?
J'attendais l'inéluctable.
Une fario monta.
Une gerbe d'eau, par saccades, troubla la quiétude du matin.
Puis il la libéra.
La truite rejoignit l'eau.
Et le bal cessa, pour un instant.
Y a-t-il une sagesse des pêcheurs, comme il y a une sagesse du paysan, de l'artisan ?
Celle du geste juste, de l'accord parfait entre le corps et l'âme et l’esprit, que les Japonais appellent Wasa, le geste pur ?
Il m'aperçut.
Son premier signe fut un doigt sur les lèvres.
Message universel : silence.
Je ne parlais pourtant pas.
Mais il avait senti tout le poids que je portais sur les épaules.
Notre poids, celui qui pèse aujourd'hui sur la Terre comme une tumeur devenue étrangère à son propre corps.
Le poids de la quantité, trop de matière, trop d’émotion, trop de pensées, trop de moi-je.
Et cela m'a traversé comme une onde viscérale : nous n’appartenions plus déjà depuis longtemps à l'ordre majestueux du monde, à sa justesse, sa plénitude, son absolue beauté.
L’érable, le merle, le liseron, le vent, tous, avec douceur m’interrogeaient : qu'es-tu devenu ?
J'ai tourné les talons, les yeux humides.
Je me disais : retourne-toi, de toute façon personne ne te regarde, il pêche.
Je me trompais.
En me retournant, j'ai croisé son regard.
Sans jugement. Et pourtant si terriblement juste.
Tous mes engagements pour la sagesse, pour l'écologie du vivant, m'avaient fait passer à côté de l'essentiel : la vérité de moi-même, et ce regard sans fard était celui que la Providence me tendait.
Alors je suis revenu.
Plusieurs fois.
Toujours à distance.
Sans ordinateur, sans téléphone.
Juste un carnet et un crayon à papier.
Je cherchais la beauté comme on cherche un remède, une onction.
Un passage, une délivrance pour sortir de ce monde de béton et de vitesse égarée.
Je voulais revenir propre.
Et je repensais à Giono, toujours dans Le Poids du ciel :
Ha, tu as raison Jean… Votre âme.
Voilà ce que je venais laver, sous ces chênes dont les branches faisaient cortège aux nuages lourds d’une aube incertaine.
Ici, sur la rive, le temps ne se mesurait plus en heures, mais en variations de lumière, en degrés de calme intérieur.
Maintenant, le soleil du matin se brisait en mille éclats à la surface du courant, comme si l'eau refusait d'être une seule chose.
Et la beauté était là.
Toujours.
Sans cesse répétée, indéfiniment changeante.
Dans la lumière qui traverse une feuille sans la déchirer.
Dans le silence, qui n'est pas absence, mais présence pleine.
Un héron, immobile sur l'autre rive, me regardait.
Et je me demandais lequel de nous deux comprenait le mieux ce qu'il faisait là.
Lui n'avait rien à prouver.
Ni à lui-même.
Ni à personne.
J'ai retrouvé noté dans mon carnet : une heure ici à ne rien faire n'est jamais perdue.
C'est peut-être la seule heure véritablement vécue de la journée.
Puis, un jour, un froissement d'herbe.
Il était là.
Il marchait dans une sorte de pulsation régulière.
Il fredonnait en saccades ce qui me rappelait les songlines aborigènes, ces chemins de terre ou de ciel qui marquent la route suivie par les grands anciens au temps du Rêve.
Il passa près de moi.
Et cette fois, c'est lui qui vint chercher mon regard.
Alors, lentement, son visage s'est ouvert.
Un sourire.
Pas un sourire de politesse.
Pas un sourire pour plaire.
Un sourire sans raison, comme la rivière coule sans raison.
Ses yeux rayonnaient, ses lèvres souriaient.
Il n'y avait plus de reproche, plus de question.
Le vivant ne me jugeait plus.
Il me reconnaissait.
L'enfant souriant qu'il portait autrefois avec grâce… il venait de me le rendre.
Alors j'ai vu : chaque chose créée porte en elle le reflet de ce qui n'a pas de forme.
Le vent dans les roseaux.
La pierre polie par des siècles de rivière.
Le silence entre deux battements de cœur.
J’étais si heureux comme un naufragé retrouvant le rivage.
Et je vous le jure, j'ai entendu la voix du maître des maîtres, le cheikh Muhyiddîn Ibn Arabî, déclamer :
La beauté ne nous demande rien.
Elle appelle.
Et quand enfin nous répondons, elle ne nous fait pas la leçon : elle nous sourit.
Le sourire du pêcheur, c'était peut-être celui-là.
Celui dont nous échangeons depuis des semaines.
Alors, mes amis, comme à chaque fois, je vous propose notre pause sourire.
Où que vous soyez, dans votre cuisine, dans votre voiture, arrêtez-vous un instant si c’est possible.
Pensez à cette rivière, à ce pêcheur, à ce sourire qui vous est rendu.
Et souriez.
Simplement.
Laissez monter le sourire du cœur à vos lèvres.
Un dernier mot, je le laisse au poète et soufi anatolien Yunus Emré :
Courons mes amis, courons, courons après le pur amour,
et que la beauté fleurisse dans l’éternel printemps de votre cœur.
Je vous aime qui que vous soyez.
Et vive la Vie.
Continuez bien.