Par Philippe Yacine Demaison
Ce que vous entendez bourdonner, chers auditrices et auditeurs, c'est la musique des abeilles au-dessus de la mare où se pompe l'eau des bâtisses du lieu, à quinze mètres de l'ermitage où je passe une partie de l'été.
C'est l'eau filtrée du petit cours d'eau qui descend de la vallée, et comme vous l'avez entendu, une abeille — Déborah, c'est leur nom hébreu — est venue se poser sur le téléphone pour que nous l'entendions mieux. Merci à toi, Déborah, pour une si belle attention.
Certains d'entre vous le savent : en Inde, le mantra bhrÄmarÄ«, lié à BhrÄmarÄ« DevÄ«, reproduit le son du bourdonnement de l'abeille pour parvenir à la paix et pour contacter en nous les énergies de la fécondité. BhrÄmarÄ« signifie « abeille » en sanskrit. Et le son du bourdonnement est proche du son parfait lié à celui, fondamental, du Om.
Mais nous ne sommes pas en Inde, nous sommes en Ardèche. Je suis sur les pas de Julien, qui nous conduit au royaume des abeilles, dans un conservatoire de ruches et de biodiversité qu'il a bâti, où les abeilles vivent en paix.
Ici, c'est la Mouline, le lieu de retraite des Assises de la Sagesse, où Rahma et Julien accueillent celles et ceux qui souhaitent savourer un moment de tranquillité dans un espace de beauté... Nous voilà arrivés.
Je m'assois près des ruches de paille et de celles en tronc de châtaignier coupé, recouvertes d'une lauze en guise de toit. Ce sont des ruches anciennes, typiques de ce pays, tout comme la châtaigneraie dans laquelle elles sont installées.
Bonjour, chers amis. Si vous m'entendez courir, vous savez pourquoi : comme tous les animaux, les abeilles perçoivent nos intentions, et nous ne voulons en aucun cas les déranger. Nous sommes juste des pèlerins de passage.
Vous l'avez deviné, mon humeur est butineuse. Je suis très heureux d'être avec vous toutes et tous, avec Julien, et avec elles.
Il fait chaud en ce dimanche de mi-août, et je lis dans les nouvelles qu'en Europe sévit une sécheresse sans précédent ; les incendies continuent, et l'un d'eux m'a touché singulièrement, détruisant la beauté d'un site mégalithique cher à mon cœur.
Ici, loin de la dystopie de ce monde, sous la châtaigneraie, quelle poésie ! Les abeilles s'affairent en toute liberté au creux de leurs ruches sauvages, teintées d'or et de brun ; leur joie, sous les rayons frais du matin, est aussi la mienne.
Bienheureuses abeilles, agissant pour le bien de tous, n'ayant d'autres préceptes que ceux du Vivant, si éloignées des lois des hommes — dont la nature, elle, ne veut pas.
Et c'est un fait : la nature ne veut plus de notre façon de vivre, et elle nous le dit. Gaïa, la Terre, est un organisme vivant, comme la ruche, en interaction permanente avec chacun de ses habitants, humains ou non humains, mais aussi avec la Conscience essentielle qui en est l'origine.
Qu'en est-il des véritables lois du vivant ? C'est une grande question qui devrait nous préoccuper.
Kuku Yalanji, un aborigène australien de la forêt tropicale de Bloomfield River, apporte un élément de réponse :
Heureuse abeille, qui ne salit pas le monde et ne trouble rien en elle-même.
Qu'ont-elles à nous apprendre, puisque la plupart des sagesses du monde les prennent en exemple ? Est-ce l'harmonie de leur communauté, sa perfection, les liens qui les unissent, le miel qui en découle ?
Ou bien ce qu'en dit Victor Hugo :
Magnifique.
J'ai assisté à une conférence de Julien, ici même, à la Mouline, autour des abeilles. Ce qui m'a interpellé, c'est leur vivre-ensemble, si vibrionnant et en même temps si paisible.
Les abeilles se répartissent en rôles : les nettoyeuses, au rôle capital, les nourrices, les cirières qui construisent, les ventileuses, les gardiennes, les butineuses, et la Reine, bien sûr, qui donne cohésion à l'ensemble mais ne donne jamais d'ordre — elle est la servante royale, l'esprit de la ruche, selon la belle expression de Maeterlinck.
Heureuses abeilles, sachant leur place et ne doutant jamais d'elles-mêmes !
Plus étonnant, mes amis, j'ai appris qu'elles nous proposent une sorte de démocratie sans ego : quand les éclaireuses cherchent un nouveau foyer lors de l'essaimage, chacune vote par une danse d'orientation ; si une éclaireuse découvre un site meilleur que les autres, celles qui dansaient s'arrêtent immédiatement.
Heureuse abeille, sans vanité ni langue de bois, et chez qui le bien commun l'emporte toujours sur les avis contraires.
Merci à Hugo pour la transition, car oui, leur organisation rejoint la vision de Platon dans La République : la justice (dikè) dans la Cité n'est pas d'abord une affaire de règles ou de droits, mais d'harmonie fonctionnelle.
Une cité juste respecte le rôle et la tâche de chacun·e, et chacun·e fait de même pour les autres. Avec équité, cela va sans dire : des ouvrières et des ouvriers payés une misère par des dirigeants collectionneurs de parachutes dorés — des parachutes qui ne sont pas dorés par le labeur de ces femmes et de ces hommes.
Quel sens cela a-t-il au pays de la liberté, de l'égalité et de la fraternité ?
Ne serait-ce pas là une piste pour mesurer l'origine et la quantité du désordre qui règne presque partout ?
Je vous confie cela, accompagné d'un passage extrait du beau livre La Vie des abeilles, de Maeterlinck :
Vous pourriez me dire, chers amis : c'est facile, elles ne savent rien faire d'autre, elles obéissent à leur instinct. C'est vrai, Déborah n'a pas la tête dure ; elle agit en pleine conscience sans en avoir conscience !
Heureuse abeille, qui nous livre une des clés de la sagesse.
Nulle contradiction dans leur propos, nulle agitation du type : qui suis-je, que fais-je, est-ce le bon choix ?
Quel bel enseignement, mes amis : dans le Livre des dialogues, l'ange dit que l'instinct est la parole de Dieu à l'animal.
Vous me voyez venir ! Comment accueillir la parole du Vivant qui nous concerne ? Je veux dire : pas celle que nous entendons à l'église, à la mosquée, à la synagogue, ou dans un temple, quel qu'il soit — ni même dans nos lectures.
Déborah, « abeille » en hébreu, vient — par sa racine trilitère du mot DBR — de la parole, le Verbe, la Sagesse formulée.
La nature de l'abeille ne nous invite-t-elle pas à percevoir et à vivre en nous ce souffle, cette parole de l'Esprit ?
D'une certaine manière, c'est aussi ce que nous dit un verset du Coran, dans la sourate intitulée Les Abeilles :
C'est drôle, vous l'avez dit tout à l'heure : c'est facile pour elle. Et nous découvrons qu'Allah dit lui-même leur avoir rendu facile le chemin.
Alors, en quoi leur chemin a-t-il été rendu facile ? C'est sans doute ce qui est intéressant pour nous : le mot employé — « ton Seigneur a inspiré à l'abeille », awhÄ — est le même que celui employé pour la révélation prophétique...
Il est sûr que l'abeille nous interroge sur ce que nous entendons de la parole du Vivant, et surtout de sa propre révélation en nous.
L'abeille suit son instinct divinement orienté, sans dévier de la fitra, cette nature originelle qui épouse parfaitement les mouvements du Réel, sans coercition, sans raisonnement.
Et le plus étonnant, vous en conviendrez, chers amis, c'est qu'elle nous soigne sans le savoir. Elle ignore la part de leur destinée qui nous est pourtant la plus précieuse.
Et cela m'a saisi : je me suis rappelé une sagesse dont je n'avais pas vu la portée, disant, en parlant du divin :
L'abeille ne pourrait-elle pas dire la même chose, elle qui ignore le bien qu'elle nous donne en étant simplement fidèle à sa propre nature ?
Qu'en est-il de notre ignorance, ce mystère que nous portons en nous-mêmes ? Le laissons-nous vivre à travers nous, pour devenir médicament, soulagement, repos et parfum de vie pour autrui et pour nous-mêmes ?
Sacrée abeille, qui dans son ignorance en sait bien plus que nous.
Dans cette conférence, j'ai appris que 80 % des abeilles sont solitaires et ne produisent pas de miel.
Et je me suis dit : quand nous sommes isolés, n'est-ce pas notre enfermement, nos blocages, notre isolement intérieur, qui font que nous ramenons tout, parfois malgré nous, à nos propres intérêts ?
Et notre miel, quand est-il ? Entre une société mondialisée dystopique, qui ne cesse d'accroître les inégalités, les luttes intestines politiques, économiques, religieuses, et tant de divertissement, n'est-ce pas plutôt un sucre-poison qui rend peut-être inaudible ce que le Vivant appelle ?
D'ailleurs, cela me rappelle la parole d'un agriculteur, maire du village où j'habitais dans la vingtaine, monsieur Berger, homme très fin.
Nous étions devant sa porte, et son père gisait mort dans la maison. Il se retourna vers moi :
Nous gardâmes un long silence. Depuis quarante ans je porte ce souvenir en moi ; c'est aujourd'hui qu'il se dépose.
D'un certain côté, cela me fait penser à ce passage de l'Adhyatma Upanishad :
« L'abeille est une goutte de lumière qui vole. » Et finalement, nous, si nous étions des gouttes de lumière qui marchent en se posant trop de questions ?
Bienheureuses abeilles, qui n'ont pas besoin de méditer, qui sont la méditation de Dieu, son désir.
Combien d'entre nous, en quête spirituelle, le souhaiteraient ? Qu'est-ce qui nous empêche de reconnaître notre réalité et d'en dégager l'orientation : homme, fils du Ciel et de la Terre, comme l'exprime la tradition chinoise — autant de liens à vivre, autant de responsabilités, autant de joie, de beauté et d'extase.
Ne serait-ce pas là notre nectar et notre miel ?
Quelqu'un, à la retraite qui s'achève, affirma : il faut dissoudre l'ego, ou tuer l'ego.
Peut-être, mais encore faut-il pouvoir resituer cela dans la juste compréhension et intégration de ce que cela signifie pour moi, ici et maintenant, dans mon parcours de vie.
Aucune vérité spirituelle n'est générale ; à chacun son chemin. La subtilité de l'âme humaine, et son étendue, ne se prêtent guère à l'à-peu-près et au forçage.
Nous sommes venus près des ruches observer la transformation, l'alchimie des abeilles à l'œuvre.
Dissoudre l'ego, nonobstant les millions d'années d'évolution — comme celle des abeilles — pour arriver à cet équilibre parfait ? Quelle drôle d'idée, finalement : n'a-t-il pas sa place en nous, et son rôle ?
Et si notre individualité était précieuse, et s'il nous manquait avant toute chose d'établir des liens, de relier en nous ces divers éléments — notre minéral, notre végétal, notre animal, notre humanité, et le Ciel en nous ?
Le cheikh al-'Alawi dit, dans une de ses sagesses :
Jésus suggère que c'est par la patience que nous posséderons nos âmes.
En fin de compte, peut-être que ce qui semble t'alléger ou te soulager d'un côté peut t'alourdir d'un autre, en libérant en toi des instances de toi-même partiellement inconnues, et que tu n'es peut-être pas assez mûr pour gérer ? Qui sait ?
Heureuse abeille, pour qui la science que leur Seigneur a de leur ignorance suffit.
Est-ce pour cela que les traditions évoquent l'enfance spirituelle, la simplicité ramenant à l'unité ?
Puisse notre âme être comme une ruche faite d'ordre et de discernement, au sein d'un ensemble cohérent, fidèle à la parole du Vivant en nous.
Dans cette simplicité première, cette transparence à ce qui est — il est vrai, nous aimons tant ce qui est coloré.
D'ailleurs, le Prophète lui-même est qualifié d'oummî, vierge de savoir, en quelque sorte une image de la virginité de Marie, qui reçut le Verbe, Jésus.
Étonnant : la première manifestation de l'ange Gabriel au Prophète tint dans la répétition de la même phrase, « Lis, par ton Seigneur », et Muhammad répondit :
Cela me fait penser à un poème sur l'abandon à la volonté divine, de sainte Thérèse de Lisieux, reine spirituelle qui compare, comme Platon, l'homme à un arbre renversé dont les racines sont dans le Ciel.
Mais laissons KÅdÅ Sawaki, avec qui nous avons passé une partie de l'été, conclure avec ceci :
— Masaoka Shiki
J'ai le sentiment que ces vers de Masaoka Shiki apaisent mon sang.
« Pas de profit : telle est la signification de l'insondable ».
Je vous quitte, belle Déborah, en vous remerciant de m'avoir supporté avec patience, et en espérant emporter avec moi un peu de votre sagesse.
Merci à Julien et à toute l'équipe de la Mouline — il ne me l'a pas dit lui-même, mais le divin nous le confie à travers un hadith, une parole du Prophète :
Heureux [nom à confirmer] de compter parmi eux. Peut-être ne lui reste-t-il qu'à ne faire qu'un avec les abeilles qu'il aime tant.
Un dernier mot : je ne sais pas imiter le bourdonnement des abeilles, mais je l'aurais bien fait.
Alors, soyons tour à tour miel et nectar, mes amis ;
soyons miel et nectar pour le bien de tous,
sans exception.
Et vive la vie !
Continuez bien !