par Philippe Yacine Demaison
Mes chers amis, la semaine s'annonce ensoleillée, la merveilleuse beauté du monde, son mystère, sa grandeur, ce qui fait, jour après jour, le miracle de la vie est là et pourtant l'aveuglement, la violence, le déni — tout ce qui gangrène notre vivre-ensemble sur cette belle planète ne fait qu’empirer.
Et ce malaise est palpable, mes amis. Regardons ensemble le monde tel qu'il se donne à nous ce matin. Des guerres qui s'enlisent, sans que personne ne semble plus savoir comment elles ont commencé. Des dirigeants qui gouvernent à coups de sondages et de petites phrases, pendant que les glaciers reculent et que les sols s'épuisent. Une défiance quasi totale monte envers ceux qui nous gouvernent — non pas seulement parce qu'ils décideraient mal, mais parce qu'on sent confusément qu'ils décident sans profondeur, sans justesse, sans prendre en compte l'ensemble du vivant. Sans ce quelque chose qui, autrefois, portait un nom simple : la sagesse.
Et si le problème n'était pas d'abord un problème de compétence, mais un problème de vision ? Ouvrez les grands traités de science politique, les programmes des partis, les débats de nos assemblées : vous y trouverez des mots comme efficacité, croissance, souveraineté, sécurité, innovation. Vous y trouverez rarement le mot sagesse. Comme si ce mot appartenait à un autre monde — celui des sages, des moines, des philosophes retirés — et non à celui, rugueux et pressé, de la cité, de l'agora, du pouvoir.
La question s'est posée avec une force particulière au moment du Covid, quand ce minuscule virus a percuté le tanker du monde moderne et l'a stoppé net. Regarder le bateau couler, ou bien prendre notre part d'homme dans la cité. Car cette maladie était avant tout un message adressé à la dystopie de notre civilisation mondialisée : votre route n'est pas la bonne. Et c'était un avertissement.
Au fond, c'est un vieux débat : doit-on se retirer du monde, ou bien agir au nom de la sagesse ?
Dans les Upanishad, une image forte n'a jamais cessé de m'interroger : deux oiseaux, posés sur la même branche d'un même arbre. L'un picore les fruits — il agit, il se mêle au monde, il en éprouve le goût, sucré ou amer — c'est jîvâtmâ, l'âme vivante humaine. L'autre ne mange pas. Il regarde. Immobile, silencieux, il observe son compagnon sans jamais descendre vers le fruit — c'est la représentation d'Âtmâ inconditionné, le divin en nous.
On pourrait croire qu'ils sont étrangers l'un à l'autre. Ils ne le sont pas : ils sont une seule vie qui se déploie en deux gestes. L'oiseau qui agit et l'oiseau qui contemple ne sont pas deux forces rivales — ils sont les deux faces d'une même présence au monde. Ce n'est que lorsque l'action se souvient qu'elle est regardée, et que le regard consent à descendre vers le fruit, que l'homme lui-même redevient un. Nous par Lui, et Lui par nous.
À la fois au-delà de la dualité, et pourtant pleinement ancrés en elle. Comme le disait le vénéré Cheikh al-Darqâwî : là où est le monde des corps, là est le monde de l'Esprit.
Voilà peut-être ce que nous avons oublié : que la sagesse n'est pas le contraire de l'action, mais son guide et son inspiration. Et que l'action qui n'est plus reliée à l'essence des choses non seulement perd son sens, mais se condamne elle-même à l'errance et à la souffrance. Et n'est-ce pas exactement la sensation que nous éprouvons devant ces politiques désorientées ?
Un être humain, un pays, une civilisation, l'humanité elle-même, ne sont qu'un seul corps et une seule âme — et la vitalité, la santé d'un corps, dépendent de l'équilibre et de la coopération de ses constantes vitales. Est-ce si difficile à comprendre, alors même que nous le vivons chacun dans notre propre corps ? Comment avons-nous pu oublier de telles évidences ? Nous avons simplement perdu le sens commun.
Gouverner, c'est avant tout veiller sur ces constantes vitales, dans lesquelles les forces du chaos ont elles-mêmes leur place — comme la bile participe au fonctionnement du foie. Nous avons choisi de détruire ces équilibres vitaux et nous exacerbons tout ce qui relève du chaos : que voulez-vous qu'il advienne, sans un retour à la lucidité et à la juste compréhension du vivant et de ses liens ? Et cette lucidité, n'est-elle pas la définition même de la sagesse ?
De fait, la sagesse a sa place dans la cité, dans le cœur de l'homme — et cette séparation artificielle et mortifère entre le corps, l'âme et l'esprit n'a pas toujours existé. Il n'y a pas si longtemps encore, les deux mondes ne faisaient qu'un. Solon, à Athènes, était un sage qu'on avait chargé d'écrire les lois : on lui attribue cette devise gravée à Delphes, Rien de trop — toute une politique de la justesse et de l'équilibre tient dans ces deux mots.
Marc Aurèle, lui, gouvernait l'empire romain un traité de philosophie à la main, et notait dans ses Pensées cette phrase qui devrait être accrochée au mur de chaque assemblée : « Ce qui n'est pas bon pour l'essaim n'est pas non plus bon pour l'abeille. » Le bien commun est aussi le bien de chacun — et cette mesure commune commence toujours par la démesure individuelle qu'il faut savoir dépasser.
Alors, qu’est-il advenu pour que nous ayons oublié cela ? Je crois qu'il y a une réponse simple : nous avons rompu les liens. C'est une très vieille histoire que celle de l'éviction de la sagesse hors de la place centrale qu'elle occupait dans le monde indo-européen, et il faudra bien la raconter un jour si nous voulons comprendre l'état actuel du monde.
Cette rupture du lien, au sein même de notre vivant, entre la terre et le ciel, entre la nature et l'homme, est la conséquence de ce geste. Nous nous sommes perdus en cours de route, engourdis dans un délitement, perturbés par une déstabilisation qui n'a cessé de croître et de s'accélérer — au point de donner l'impression que personne ne contrôle plus rien.
Sénèque l'avait déjà dit, dans une lettre à son ami Lucilius : « Pour qui ne sait vers quel port il navigue, aucun vent n'est favorable. » On peut souffler dans toutes les voiles, s'agiter dans tous les sens — si le cap manque, notre vitesse même nous égare au lieu de nous porter. Et Nietzsche ajoutait, dans Le Crépuscule des idoles : « Qui a un pourquoi vivre peut supporter presque tous les comment. »
C'est cela que la sagesse apporte par-dessus tout à l'action politique : non seulement un cap, mais une raison d'agir. Le sage n'est pas celui qui sait tout ; c'est celui qui voit les liens.
Václav Havel, dissident avant d'être président, plaçait la moralité au-dessus de la politique, et la responsabilité au-dessus de nos désirs — lui qui avait connu la prison et le mensonge d'État avant la charge suprême. Ce dont nos démocraties manquent le plus, disait-il, n'est pas une meilleure organisation, mais une âme. Vandana Shiva, depuis l'Inde, appelle de ses vœux ce qu'elle nomme la démocratie de la Terre — une démocratie vivante, là où la nôtre lui paraît agonisante, coupée du vivant qu'elle est censée servir.
Ce n'est pas seulement d'institutions plus habiles que nos démocraties ont besoin, mais de consciences plus éveillées. Et cet éveil-là, c'est très exactement le travail de la sagesse.
Que faire, alors ? C'est pour répondre à ces interrogations et tenter d'incarner la sagesse dans l'agora, que les Assises de la Sagesse proposent une belle aventure sous la direction d'Éric Vinson — docteur en philosophie politique et spécialiste du fait religieux — en partenariat avec le CIRET, le Centre international de recherche et d'étude transdisciplinaire, la revue Reflets, et avec notre radio, mes amis, RGG, qui va accompagner cette initiative pendant dix mois, de septembre à juin.
Le programme comprend dix rendez-vous, un lundi par mois, des peuples premiers à la Chine, de la Grèce antique à l'Afrique du Sud, jusqu'aux urgences écologiques de notre temps — avec, à chaque fois, des invités différents, un thème différent, un débat, et votre parole, autour d'une figure inspirante de sagesse engagée : citons brièvement le Dalaï-Lama, le chef Deganawida, l'émir Abd el-Kader, Mandela, Simone Weil, Swami Vivekananda, et d'autres.
Le prochain rendez-vous, c'est le lundi 28 septembre, avec comme figure inspirante Edgar Morin, dont on parlera du rapport à la spiritualité — qui n'est pas très connu — ainsi que des fondements et des enjeux de cette initiative. Vous trouverez tous les renseignements complets, et la possibilité de vous inscrire gratuitement, ou en participation consciente si vous préférez, sur le site des Assises de la Sagesse — vous trouverez aussi le lien sur le site de RGG.
Je vous propose de goûter notre instant sourire. Fermez les yeux si vous le pouvez. Et pendant quinze secondes, ne faites rien d'autre que sourire — intérieurement, doucement — en pensant à une décision que vous portez ces jours-ci. Pas pour la résoudre. Juste pour la regarder avec un peu de cette largeur que donne la sagesse.
… (silence, environ 15 secondes) …
Alors, engagez-vous, rejoignez-nous et vive la Vie — et quoi que vous fassiez, continuez bien.